L’Arvan villar, dessert de la Trilogie de Maurienne

Thomas, notre cycliste-écrivain, était le week-end dernier sur l’Arvan Villar, dernière épreuve de la Trilogie de Maurienne.

« Entrer dans ce monde plat nous desserre » écrivait Nekfeu dans son célèbre morceau humanoïde. Une belle métaphore dans laquelle on retrouve l’image d’un menu avec entrée-plat-dessert. Mais quel rapport avec le vélo allez-vous me dire? A priori aucun. Sauf si l’on a une pensée pour une belle épreuve cyclosportive,  » la trilogie de la Maurienne », l’Arvan Villar pour les puristes, qui s’est déroulée ce week-end sur 3 jours. Un menu copieux avec en entrée, le vendredi, l’enchainement col du Chaussy Madeleine, en guise de plat de résistance le samedi, le Télégraphe et le mythique Galibier et pour finir en dessert le dimanche, une belle course de 120 kilomètres à travers la Maurienne. C’est dans  ce dessert, sans un mètre de plat, que ma plume va entrer pour vous en faire une visite guidée. C’est parti, à table. Euh.. en selle.

 8h,  dimanche 11juillet, voici la petite commune d’Hermillon très animée. Animée par quelques centaines de cyclistes animés par une même envie, celle de tout donner sur les routes de la Maurienne (jusqu’à finir inanimés?) souvent qualifiée de plus grand domaine cyclable du monde. Environ 200 coureurs présents sur la ligne de départ visages masqués, avant d’avoir le masque dans le col du Glandon ou pour d’autres de se démasquer dans la dernière montée, celle de la Toussuire au sommet de laquelle est jugée l’arrivée. Chacun son niveau, chacun son objectif, mais tous ont une ambition commune, celle de prendre du plaisir sur leur vélo dans ce véritable jardin d’Eden pour cycliste. 

Un jardin magnifique qui sera vite débroussaillé.  Dès la première petite difficulté, après une vingtaine de kilomètres de plat le peloton explose et les groupes de niveaux se forment. Avant même l’entrée, le col du Glandon, ce petite amuse gueule provoque quelques indigestions. Mais vite un petit gel, vu comme un pansement gastrique, et c’est parti pour l’ascension du col du Glandon. Une vingtaine de kilomètres de montée, on  prend de la hauteur pour voir si l’on a su élever son niveau grâce à l’entrainement. Un niveau que l’on souhaite toujours plus haut mais qu’il ne faut surtout pas surévaluer. Une règle d’or vaut en montagne : ne pas se mettre dans le rouge, savoir lisser son effort, évoluer au maximum de ses capacités, sans chercher à les dépasser. Car le terme « repousser ses limites » fait partie du langage imagé. On peut pousser jusqu’à ses propres limites mais si on les dépasse se sont-elles qui nous repoussent et non l’inverse. Alors chacun évolue à son propre rythme, son propre niveau. Sur un tel parcours c’est du chacun pour soi, il n’y a pas d’autre stratégie que celle dictée par ses propres jambes. 

L’entrée avalée direction le plat de résistance, un plat peu copieux mais ô combien gastronomique grâce à la beauté de ses paysages. En effet le petit col du Mollard a quelque chose de très pittoresque,  qui le rend aussi beau que le Glandon est grand. 6kms de montée sur une petite route sinueuse, un long ruban gris comme les aime le peloton, ce long serpent multicolore. Au pied de la Toussuire, à Saint Jean de Maurienne, le serpent  très allongé va devoir aller chercher au fond de lui même le peu de venin qu’il lui reste pour rallier l’arrivée. Une longue montée plutôt dure à son entrée, un dessert dans lequel on entre les deux roues dans le plat. Qui dit dessert dit forcément sucre, et il va en manquer à beaucoup qui finiront en « hypo », en » fringale » pour reprendre les termes du jargon. Pour éviter cela, on met une dernière fois la main à la poche,  pour vite avaler un gel, et finir l’épreuve avant que ce soit elle qui nous finisse. Nous voici au terme de ce repas gargantuesque, et c’est Jocelyn GUILLOT de Bourgain Cyclisme qui a eu le plus gros appétit. Il devance sur la ligne son coéquipier Aurélien DOLEATTO et Thomas LEMAITRE de Saint Raphaël Triathlon. 

Un tel repas mérite bien un petit digestif, Alors coureurs et organisateurs se retrouvent tous ensemble dans la salle des fêtes de la sympathique commune d’Hermillon autour d’un traditionnel repas d’après course aussi convivial que savoureux. Voila une belle épreuve, organisée de main de maitre, dans le pur état d’esprit cyclosport, qui se termine. Nul doute qu’elle laissera en plus de l’acide lactique dans les muscles beaucoup de souvenirs que l’on aura à cœur de revivre en 2022. Merci à Ludovic Valentin et son équipe. Bonne digestion à tous les participants, et rendez vous le 1er Aout pour un autre festin à l’occasion de la Madeleine.  

Thomas BECARUD

A l’assaut des lacets du Turini


Cette semaine nous allons coller à l’actualité du monde professionnel en vous présentant le col de Turini (1607m), qui servira ce samedi de juge de paix à la 77e édition de Paris-Nice. Le vainqueur au sommet aura de fortes chances de s’offrir la victoire finale sur la Promenade des Anglais le lendemain. Et si ce n’est pas le cas, il s’adjugera quoiqu’il arrive un beau succès de prestige. Car le Turini est un mythe. Et ce mythe, une fois n’est pas coutume, s’est construit grâce au Rallye automobile et non grâce au Tour! Partons à la découverte des (innombrables) lacets du Turini, un col cher aux « cyclos » locaux, qui ne demande qu’à se retrouver sous les feux de la rampes.

De quatre à deux roues

Samedi sur les pentes du Turini, les moteurs de 380 watts se substitueront à ceux de 380 chevaux qui règnent habituellement en maîtres sur ces lieux. Le volume sonore sera plus bas, le bruissement des dérailleurs remplaçant le vrombissement des pots. Le World Tour en lieu et place du WRC. Le col de Turini a cette particularité d’être plus connu à travers le monde pour le sport automobile que pour le cyclisme. C’est ici, sur ces lacets entre Sospel et la Bollène Vésubie, que le Rallye de Monte Carlo a écrit depuis les années 60 ses épisodes les plus mythiques à coup de spéciales de nuit, sous la neige si possible, dans une ambiance brûlante entretenue par les « tifosi » débarquant ici en voisins.

Côté vélo, le Turini est un oublié. Un laisser pour compte. Le Tour n’y est passé que 3 fois, la dernière il y a 46 ans, au cours d’une étape Embrun-Nice remportée par Vicente Lopez Carril. Une éternité. Que Robic ou Bobet y aient basculé en tête (en 1948 et 1950) n’y change rien, peu à peu le Turini s’est effacé… Louons donc le choix d’ASO de le remettre au goût du jour cette année grâce à « la Course au Soleil ». Et le Grande départ du Tour de Nice l’an prochain nous fait soudainement envisager les spéculations les plus folles…

Hors Rallyes, point de fureur et de bruit. Le col de Turini est un endroit plutôt calme, voire sauvage. Et lorsqu’on évite certaines périodes de « haute saison » touristique au coeur de l’été, il est fréquent de pouvoir y monter sans y rencontrer le moindre engin motorisé. Il est en tout cas particulièrement prisé par les « cyclos » locaux et son altitude en fait le premier « grand » col que l’on rencontre en quittant le littoral.

Un carrefour stratégique

Le col relie en fait 3 vallées : la Vésubie (versant la Bollène), la Bévéra (Sospel) et le Paillon (l’Escarène). Cette situation de carrefour et sa proximité avec la frontière italienne a fait de cette zone, un endroit hautement stratégique et d’une importance militaire majeure. D’où cet incroyable réseau de routes, a priori parfois totalement inutiles, mais qui avaient pour but un transport rapide et efficace des troupes et une maîtrise totale du territoire. En avril 1945, les dernières poches de résistances allemandes dans le secteur ont d’ailleurs entrainé des combats acharnés et sanglants, notamment sur le secteur de l’Authion surplombant le col. Jeter un oeil au passage, dans le secteur de Peira Cava, aux impressionnantes casernes aujourd’hui abandonnées, qui constituent par leur architecture un incroyable patrimoine au coeur de cette montagne. Vous remarquerez également de nombreux abris en pierres taillées, remarquablement conservés, le long du versant sud-ouest notamment… qui peuvent s’avérer particulièrement utiles en cas d’orage!

Si ces routes ont été tracées et construites par les Chasseurs Alpins, nous, cyclistes, en profitons aujourd’hui, dans un climat bien plus appaisé. Pour notre plus grand bonheur. Et le menu offert par le Turini est royal, car ce col ne se limite pas à deux versants : il en a « au moins » trois. Plus des variantes. Une possibilité de boucles et d’enchainements quasi infinis.

Focus sur le versant La Bollène-Vésubie

Pour beaucoup il s’agit du versant le plus dur, voire le plus « prisé », même s’il est aussi le plus « court » (15,2km). Il est en effet, si l’on s’en réfère à sa pente moyenne (7,3%), le plus raide. C’est celui que montera Paris-Nice ce samedi 16 mars. Et celui que les « cyclo » affrontent en premier lors de la Mercan’Tour Turini-Officine Mattio, la cyclo qui met ce col à l’honneur (le 25 août) pour la troisième année consécutive. Voici plusieurs raisons de nous attarder un peu plus longuement sur ce versant « vésubien ». En jetant un oeil sur le segment STRAVA vous verrez aussi qu’il sert d’étalon à pas mal de coureurs de renom habitant dans le secteur… Le KOM est la propriété de Rudy Molard. Il l’a « chippé » à Warren Barguil pour 3 secondes il y a dix jours… qui l’avait lui-même établi il y a 2 semaines! Petites piques à distances en prévision du 16 mars.

Une ascension régulière et sans répit

Le départ se prend peu après Lantosque, lorsqu’on quitte la M2565 au lieu dit de la gare de la Bollène. A l’intersection un ancien bar vous accueille avec cette devise peinte en grosses lettres sur la façade : « il vaut mieux boire ici qu’en face ». Si la formule fait sourire, la pente qui se dresse immédiatement face à vous n’a elle rien d’humoristique. On entre directement dans le vif du sujet avec des pentes qui pointent déjà à 9%. Au bout d’1,5 km, profitez bien du seul moment de répit de l’ascension qui se prolonge jusqu’au village de la Bollène-Vésubie (3e km). Dès la sortie du village, changement d’ambiance : la pente oscille sans discontinuer entre 7 et 9%. L’ascension est régulière. Régulière dans la difficulté, sans véritable « mur » mais sans moment de récupération également. Le revêtement est bon. Et c’est appréciable. Il faut trouver son rythme, ne pas faire l’erreur de se mettre en surrégime, sous peine de le payer plus haut. On longe tout d’abord d’impressionnantes parois calcaires où l’on peut admirer le génie des hommes qu’aucun obstacle naturel ne semble pouvoir arrêter lorsqu’ils le décident. Puis arrivent les lacets, qui s’enchainent. Les prendre un peu au large permet d’économiser quelques watts un court instant. On ne se rend compte de ce spectaculaire enchainement qu’un peu plus haut, lorsqu’on surplombe un instant la route en contre-bas.

Ce sommet que l’on ne voit pas…

Nous sommes à présent à une altitude où les feuillus laissent progressivement la place aux conifères. Il reste environ 4km, et l’on a cette sensation bizarre, au milieu de cette forêt, de ne jamais voir le sommet. Dans cette partie finale (à 8% de moyenne tout de même), chaque virage se ressemble, chaque courbe semble vous amener vers ce but qui se dérobe, encore et toujours. L’absence de bornes kilométriques n’aide pas vraiment. Finalement, on débouche sur le col quasiment par surprise. En haut, plusieurs hôtels sont ouverts une bonne partie de l’année, au cas où la fringale guette! Et si le coeur vous en dit, au lieu de basculer de suite vers l’un des deux autres versants, vous pouvez virer à gauche et vous rajouter la montée vers la petite station de Camp d’Argent (1 téléski, 1 piste!) et la boucle de l’Authion… Ceci est une autre histoire et ce circuit mérite un reportage à lui tout seul! Tiens, peut-être une idée pour les mois à venir…

Petit conseil : en plein été, il est préférable de monter ce versant le matin, lorsqu’il est encore à l’ombre. La sensation de fraîcheur que l’on y ressent est particulièrement agréable !

Les autres versants

Nous les détaillerons un peu moins, mais il est impossible de ne pas parler des deux autres versants du Turini, tant chacun apporte son lot de vues incroyables, d’atmosphères si particulières. Les différents versants du Turini étalent au final un condensé de la diversité de paysages qu’offre le Haut-Pays niçois, en l’espace de quelques kilomètres : de la garrigue méditerranéenne, des parois calcaires qui brûlent au soleil, des pins, des forêts sombre d’épicéas, d’incroyables vues sur le Mercantour d’un côté et la mer de l’autre… Des changements d’ambiance soudains entre Méditerrannée et Alpes.

Le versant sud-est

Par Sospel, magnifique village au riche passé et à la position stratégique au carrefour de nombreux cols (Braus, Brouis, Castillon, Vescavo), vous pourrez vous attaquer à un versant long de 24km à 5,2% de moyenne. De ce côté-ci, la pente se fait progressivement plus rude. Les premiers kilomètres sont doux et permettent un agréable échauffement avec en point d’orgue les superbes lacets qui, à travers les gorges du Piaon, mènent jusqu’à la Chapelle Notre Dame de la Menour qui vous toise sur son éperon rocheux. De là, un beau replat vous attend jusqu’à Moulinet où vous aurez déjà fait la moitiée de l’ascension… en distance, pas en temps. Car c’est dans les 10 derniers kilomètres que les choses se compliquent. On ne descend alors plus sous les 7% jusqu’au sommet et l’on monte à travers une épaisse forêt de conifères (fort appréciable en cas de fortes chaleurs!) qui nous masque le sommet jusqu’à ce que l’on y débouche sans crier gare. De plus, vous ne trouverez pas forcément sur ce versant également de bornes kilométriques (sans doute trop souvent enlevées comme « trophée » par les amateurs de rallye). Ce qui donne souvent la sensation d’être un peu perdu si l’on a pas pris soin de jeter un oeil sur son compteur au départ!

Le versant sud-ouest

Le versant venant de l’Escarène est sans doute le plus sauvage. Et celui qui offre les vues les plus étonnantes sur la Méditerranée dans l’incroyable enchainement de lacets qui mène à la Baisse de Cabanette. Où vous ne devriez pas manquer de croiser un troupeau de chèvre qui a annexé les lieux. Il est aussi le versant le plus proche et le plus direct pour venir de Nice. En l’empruntant, il n’y a que 50km entre le centre-ville et le sommet du col (et inversement). Entre les forêts d’épicéas et les galets de la « Prom’ « . Il déroule à partir de l’Escarène (350m) 26km à 4,7% de moyenne, la partie la plus difficile se situant entre Lucéram (km 7) et la Baisse de Cabanette (km 17) où pendant 10km la pente atteint une moyenne légèrement supérieur à 7%. Costaud, mais les 9 kilomètres restant sont très roulants à travers une agréable forêt.

Nous pourrions parler de la variante par le col Saint Roch en bifurquant à Lucéram. Nous pourrions même noter que l’on peut, via le petit col de l’Ablé, arriver sur ce versant par le col de Braus (ce que fait par exemple la Mercan’tour Turini). Dans ce cas-là pourquoi ne pas parler de la possibilité d’enchainer également le Turini à la suite du col de la Porte en arrivant de Lantosque? Un terrain qui vous nécessitera de nombreux jours si vous souhaitez l’appréhendre dans sa diversité (et sa complexité!)

Texte : Christophe Menei
Crédits Photos : Mickael Gagne-Cédric Dubois-Christophe Menei

mis à jour le 19/01/2021